Howard Shore a pris son travail particulièrement à coeur, emporté par l'enthousiasme du réalisateur néo-zélandais Peter Jackson. Alors que normalement l'écriture et l'enregistrement ne prennent que quelques semaines ou quelques mois, là ce sont plusieurs années que Shore a consacré à cette pièce orchestrale.

Il prit le parti d'utiliser la technique du leitmotiv, dont l'archétype est l'oeuvre de Sergei Prokofiev "Pierre et le Loup". Dans ce conte musical, chaque personnage est représenté par un instrument et une mélodie. Ici, Shore fait de même, et ce tout au long de la partition, sur les trois épisodes, pour souligner, compléter, suggérer des éléments du film. Il n'associe cependant pas forcément un instrument et une mélodie, mais plutôt une mélodie à un personnage, ou groupe de personnages, et un instrument ou groupe d'instruments à une région, une race rencontrée en Terre du Milieu. Le travail artistique visuel sur chaque race est ainsi souligné par une atmosphère propre.

La trilogie s'ouvre sur les Hobbits et la Comté, et l'atmosphère de ce lieu est plutôt simple, convivial, heureuse, dans l'esprit irlandais ou anglais, et on retrouve donc du violon dans les partitions illustrant le pays des semi-hommes...



A l'opposé on a le monde des Orcs, des Huruk-Hai, le monde industriel de l'Isengard, à la solde de Sauron, l'incarnation du mal en Terre du Milieu. La musique se fait donc violente, lourde, avec force cuivre et percussions...


Pour déjouer les plans de Sauron, les races de la Terre du Milieu unissent leurs forces, et même les Elfes, qui achèvent leur temps sur cette terre. La musique les représentant est comme eux, éthérée, légère et atmosphérique...


Les Nains, eux, sont plus rudes, plus rugueux. Ils batissent des villes souterraines gigantesques. Shore utilise des choeurs d'hommes, souvent des maoris d'ailleurs, pour illustrer le passage de la Communauté de l'Anneaux dans la cité nain abandonnée de la Moria. Le moment où l'on découvre justement la Moria et la grande salle aux miliers de colonnes est un des plus forts justement musicalement, la partition soulignant le grandiose de cette immense caverne...


C'est dans la Moria que la Communauté de l'Anneau, guidée par Gandalf, doit affronter des créatures plus répugnantes les unes que les autres, mais surtout le majestueux mais redoutable Balrog. La musique reprend le thème de la Communauté, mais avec le coté "musclé" et rythmé de l'environnement des Nains...


Comparez ce dernier morceau avec celui-ci, qui est toujours le thème de la Communauté de l'Anneau, mais dans une ambiance totalement différente. On ne ressent plus le coté dramatique et fiévreux de la poursuite en Moria. Là, la Communauté vient de voir le jour, au cours du Conseil d'Elrond. Les Nains, les Hommes, les Elfes, les Hobbits, tous s'unissent pour lutter contre le pouvoir grandissant de l'Anneau. Les mesures ont ce coté grandiose et solennel du moment...


Encore une variation du thème de la Communauté, sans le grandiose, plus dans la sérennité...


L'Anneau Unique, l'Anneau maléfique forgé par Sauron dans les entrailles de la Montagne du Destin est également un personnage à part entière. Et Shore ne pouvait donc pas se passer de l'illustrer. C'est d'ailleurs la première chose qu'on perçoit dans le film, lors de ce grand prologue du premier film, qui installe l'Histoire de l'Anneau...


On est plongé par ce prologue osé (car durant plus de 8min si je me souviens bien) dans l'histoire de la Terre du Milieu, et on perçoit rapidement ce que représente cet Anneau, son maléfice, son pouvoir. Un pouvoir de séduction qui s'exerce sur les protagonistes, et en premier lieu Bilbo, Gollum/Sméagol et Frodon. Une séduction illustrée souvent dans le film par ces quelques notes et des voix...


Et aussi un pouvoir qui grandit, qui se renforce au fur et à mesure de l'avancement de l'histoire, et qui prend la forme d'un oeil de feu, l'Oeil de Sauron...


Ce pouvoir qui jadis a corrompu Sméagol, un Hobbit transformé affreusement par la découverte de l'Anneau. Sméagol devint Gollum au fil des années, le coté bon et innocent du Hobbit disparaissant sous la carapace cruelle, sauvage et perfide de Gollum. Le compositeur illustre d'ailleurs ce personnage et ses tourments intérieurs (car le bon Sméagol est-il toujours là?) par un thème mélancolique et lent...


Dans la lutte contre l'Anneau et Sauron verra se lever le monde des Hommes. Les Hommes du Gondor, représentés par Aragorn, mais surtout Boromir dans la Communauté de l'Anneau, ont eux aussi leur thème. Un thème qu'on entend pour la première fois dans le premier film, lors du Conseil d'Elrond. Il est alors discret, comme sous-jacent, suggérant le coté moribond, désespéré du monde des Hommes depuis la trahison d'Isildur, le roi qui n'a pas eu le courage de détruire l'Anneau des milliers d'années auparavant, succombant à son pouvoir séducteur...


Mais alors que les événements se rapprochent de Minas Tirith, la blanche et éclatante capitale du Gondor, le même thème prend une toute autre dimension, tout aussi éblouissante que la cité des Hommes. Une dimension qui sera au coeur du Retour du Roi, le troisième volet de la trilogie...


Et dans le combat contre les forces du mal, l'union du Gondor et du Rohan, l'autre nation des Hommes, fera la différence. Le Rohan, illustré dans le film par un magnifique travail artistique basé sur la culture nordique, et le cheval (animal au coeur de la culture du Rohan), est également richement illustré musicalement dès le deuxième film Les Deux Tours. Howard Shore utilise l'orchestre traditionnel, les cuivres, mais aussi des instruments beaucoup plus rares et régionaux. Ainsi, on entend là un instrument scandinave, un violon "hardanger", qui sera l'emblème musical du Rohan...


On le voit, la musique de la Terre du Milieu est tout aussi riche que l'univers visuel qui constitue le tour de force de Peter Jackson sur cette trilogie qui restera pour longtemps probablement comme une référence en matière de film d'aventure et d'action. Et le travail de Howard Shore marquera peut-être l'histoire de la musique de film comme avant lui Maurice Jarre ou John Williams...