Ils étaient partis quelques semaines plus tôt de France, après avoir consciencieusement préparé ce voyage longtemps désiré. L'avion avait été inspecté et inspecté encore. Le joyeux mécanicien aux yeux rieurs n'avait pas son pareil pour débusquer le petit grain de sable, s'acharner sur tous les détails techniques de cette vieille machine. Celle-ci, un hydravion mythique remis à neuf, modifié pour ressembler à un petit appartement volant, serait leur maison et leur véhicule pendant des milliers de kilomètres, en terre d'Afrique. Sur le modèle des voyages des époux Martin et Osa Johnson, avec leur petit Sikorsky, ils s'étaient embarqués tous les quatre pour découvrir au fil des vents et des lacs, les monts, les plaines et les déserts africains. Les étapes s'étaient presque imposées d'elles-même. D'abord une escale marocaine en baie d'Agadir, après un survol de l'Atlas et de Marrakech, et un amerrissage au soleil couchant. Puis la péninsule de Dakar, là encore après un survol de paysages entre ocres et rouges et bruns du Sahara venant mourir dans l'Océan Atlantique. Ce fut ensuite la plongée vers l'Afrique tropicale, le Mali et la descente du fleuve Niger, les graphismes extravagants nés de l'enchevêtrement de l'eau et de la terre aux abord du Lac d'Ebo, et le constat désolant du Lac Tchad à l'agonie...

Le Catalina argenté voyageait maintenant paisiblement vers le Lac Victoria, au-dessus de la foret équatoriale. Dans le jour vieillissant, il ne se passait pas une minute sans qu'un coin de paysage sublime ne passait sous la coque du bateau volant. Les deux occupants à l'arrière, installés dans les grandes baies vitrées bombées d'observation, emmagasinaient des centaines de photos. Au loin, d'énormes nuages déversaient des rivières entières sur une végétation exubérante et toujours en lutte pour la lumière. Le poumon de la Terre, avec l'Amazonie, c'était ici aussi. Mais déjà, les eaux bleues du Lac Victoria étaient à l'horizon. L'heure tardive remplissait le ciel de teintes dorées, roses et pourpres, il était temps de se poser. Le jeune pilote assis à gauche laissa sa place au pilote bien plus expérimenté qui complétait le quatuor. Sa fine moustache frimeuse semblait s'agiter rien qu'à l'idée de faire toucher l'eau du majestueux lac à la vieille machine rutilante. Les conditions de lumière délicates pour l'amerrissage imposaient certaines précautions si bien qu'il était plus prudent de se reposer sur l'expérience et le doigté. La jeune femme serait aux premières loges pour admirer le travail des mains gantées aux commandes, pour apprendre au contact d'un des plus fins agitateur de vieux manches du vieux continent.

La musique des moteurs Wright se fit plus douce, moins chargée de la puissance des centaines et des centaines de chevaux qui les animaient. La descente dans l'atmosphère de fin du jour, sur la rive nord et nord-est du lac, avec le soleil dans le dos dans sa dernière heure, était féérique. La surface lisse de l'étendue bleutée se fit plus rugueuse alors que les légères vagues se précisaient maintenant à la vue. Plus que quelques mètres. Ayant rejoint son compagnon mécanicien, le jeune homme s'adonnait avec lui à la photo aérienne avec une joie intense, ne pouvant croire à la vision de ce paysage qui défilait devant ses yeux. Les appareils photo crépitaient des dizaines de déclenchements, à droite, à gauche. La lumière jaune baignait les bulles des observatoires comme le décor au-delà, et se refletait en une multitude de joyaux éphémères à la surface de l'eau, maintenant toute proche. Les moteurs n'émettaient à l'instant plus qu'un murmure feutré, laissant l'hydravion pratiquement planer pour de courtes secondes encore à quelques centimètres du lac. Le touché fut marqué par un bruit nette et sourd, et de grandes gerbes blanches de part et d'autre de la coque. L'avion devenait bateau.

Une petite baie kenyane servirait de nid nocturne à l'avion-bateau-maison. Une fois installée en son cœur et ancrée, la machine se tut, les moteurs émirent un dernier souffle après un travail bien accompli et plongèrent dans un profond sommeil reposant. Les yeux encore humides de bonheur, la jeune femme rejoignit les trois comparses dans le compartiment de vie à l'arrière. Ils préparaient déjà, tout en sirotant un apéritif surréaliste, là au milieu des eaux du Victoria, un réconfortant repas, simple mais délicieux, arrosé d'un bon vin comme il se doit. Une fois repus, le mécanicien aux rides trahissant sa bonne humeur aux coins des yeux, et le tout aussi rieur pilote moustachu ne demandèrent pas leurs restes et gagnèrent leurs couchettes. Les deux jeunes gens préférèrent grimper sur le fuselage pour gagner la large voilure de leur hydravion. Le métal, tout comme l'air, était encore chaud. Le soleil était maintenant loin, le ciel sombre de l'Afrique laissait maintenant apparaitre les milliers de cristaux scintillants des étoiles. Allongés, la tête dans l'immense voute céleste barrée de l'écharpe de la Voie Lactée, ils profitaient pleinement de cet instant, comme s'ils étaient arrivés à l'aboutissement d'un rêve, aux portes du Kenya. Le rêve n'était qu'à son début, mais ils ne le savaient pas encore.

Sous ce ciel limpide, sur l'aile de cet avion qu'embrassaient maintenant les bruits lointains et l'humidité de la nuit africaine, ils s'endormaient dans les bras l'un de l'autre, leurs peaux encore perlées de la sueur de leur étreinte passionnée...