Sous l'aile de l'agile bimoteur, on se protège paradoxalement du soleil du Vaucluse qu'on a tant attendu. Le spectacle est là-bas, un peu loin, mais l'idée est d'en profiter à distance, en bonne compagnie. L'homme discret est apparu sans bruit, dans sa combinaison légère noire. Ses cheveux grisonnants s'agitent au vent frais. Cet homme, je l'avais déjà croisé sous d'autres cieux, l'année précédente, en compagnie des deux personnes qui ont probablement eu le plus d'influence sur ma vie ces derniers mois. Ce jour-là, j'avais été à la fois surpris par sa simplicité et sa discrétion, et impressionné par l'idée de me retrouver là, au même moment, au même endroit.

Là, je suis tout aussi impressionné par sa présence, et ce qu'il représente à mes yeux. J'avais appris seulement quelques heures auparavant qu'il était là ce weekend. Evidemment, on ne prépare pas une rencontre de ce genre. Mais je suis simplement incrédule, planté ici, admiratif de cet homme dont je connais le travail depuis plus de vingt ans. Qu'est-ce qu'on fait dans ces cas-là, un peu comme une fan de George Clooney tombant face à lui à la machine à café? On lui dit "Bonjour, j'adore ce que vous faites, vous savez? Je suis votre plus grand fan!"... Moui, un peu bateau, n'est-ce pas? Et puis pas vraiment mon genre. Surtout avec une star du showbiz. Heureusement, l'homme n'en est pas une, loin de là, malgré sa renommée et son charisme.

Et puis mon classeur, celui contenant les tirages de mes meilleurs clichés (à mes yeux) arrive dans un coin de mon champ de vision, orienté vers cet homme que décidement je n'oserai jamais aborder. Je me souviens qu'au début de ce classeur figurent quelques images de mécaniques volantes et anciennes prises dans leur élément, depuis un siège très haut, un siège qui avait été occupé bien avant moi par l'homme aux traits connus du milieu. Pourquoi ne pas commencer par là? J'empoigne mon classeur et tel Arthur plein de courage avec Excalibur, m'arme pour briser le mur de la timidité. La conversation s'entame alors autour de ces photos, d'abord maladroitement. On commence comme on peu, moi j'ai ce "prétexte", d'autres ont leur sourire, d'autres encore leurs yeux revolver pour y arriver. Mais pourquoi pas parler photo après tout.

Nous discutons de notre monture commune, de l'honneur qui fut le mien de m'y installer un jour d'août, du plaisir que j'y ai eu, débutant mais serein, lors de cette séance de prise de vues unique. Lui a du connaitre ça il y a bien longtemps, puisque déjà ses clichés ornaient certaines parties de ma chambre, étant enfant. Nous parlons de son métier et de son statut. Il est, de son propre aveu, un des derniers de son genre, car l'époque qu'il a vécu ne se présentera plus jamais, la politique, la stratégie, l'industrie, le monde sont différents. Il est clair que la variété des opportunités s'amenuise insensiblement. Sa carrière a néanmoins encore de beaux jours devant elle, et est pour le moins ornée de superbes prises, de témoignages uniques, de part leurs qualités graphiques, techniques, historiques. Autant de commandes d'industriels, de sponsors, d'armées qui savent à qui ils s'adressent, et ce qu'ils obtiendront immanquablement. L'homme est sincère et bavard, dans un anglais irréprochable nous abordons d'autres sujets, comme l'évocation de mon attrait pour son pays natal. Il me confie son sentiment triste concernant l'occidentalisation de celui-ci, et m'indique que d'autres pays voisins sont désormais à ses yeux de meilleurs gardiens de la tradition asiatique...

Plus rien autour n'existe. Je suis happé par le moment, la rencontre avec un modèle qui me semble finalement d'une accessibilité déconcertante, d'une ouverture rassurante, d'une sincérité captivante. Je ne sais pas combien de minutes se sont écoulées. Je me surprends dans mes questions et profite, quitte à en poser une un peu idiote peut-être, ou dont je connais la réponse, pour prolonger la discussion. Finalement, le devoir l'appelant, nous finissons par échanger nos cartes de visite, et nous prenons congé l'un de l'autre.

Retour à la réalité. Il m'est alors difficile de vraiment réaliser. Et encore moins de transmettre ce que viens de vivre. C'est ainsi. Il n'est pas dans mon tempérament de me répandre en cris et délires psychotiques à la manière d'une groupie de star de rock allemand. Ceux qui me connaissent le savent. Et ils savent que cette rencontre avec une des rares personnes faisant autorité dans ce métier de photographe d'aviation est classée définitivement dans la case de moments importants et inoubliables. Ainsi est ma rencontre avec le maître Katsuhiko Tokunaga...