Libérés de leurs liens subordonnés aux Hommes, les robots, et les machines en générale, vont adopter des configurations bien particulières, beaucoup plus efficaces pour la tâche à effectuer que l’apparence humaine. Souvent spécialisés, les robots acquièrent alors une puissance qui construit leur domination sur l’humanité. Dans la scène, toujours dans Seconde Renaissance, de la capitulation des gouvernements humains, au siège de l’ONU à New-York, le représentant des machines n’a plus rien à voir en terme d’apparence avec les robots domestiques des années précédentes. C’est un bloc de métal noir surmonté d’une panoplie de capteurs (yeux) rouges et animé par des membres multiples et insectoïdes. A partir de là, le monde des machines est un monde avec sa propre géométrie, forcément poussée par l’efficacité maximum, loin de toute humanité. Tout au long d’une évolution beaucoup plus rapide que dans la nature, le robot de Matrix s’est détaché de sa condition d’androïde, d’humanoïde mécanique pour assouvir sa domination en tant que nouvelle espèce à part entière, considérant en retour l’Homme comme un outil, exploitant son énergie et ses facultés cognitives en le connectant à la Matrice. Néanmoins, l’apparence du robot fait le grand écart entre le monde réel et le monde de la Matrice, en ceci que si dans le monde réel, les robots sont des machines de guerre ou d’exploitation de champs d’humains, ressemblant à des pieuvres mécaniques, ou d’immenses foreuses, dans la Matrice, ils ont tous l’apparence parfaite d’êtres humains. Et pour cause, c’est ainsi qu’ils présentent le miroir du monde tel que le produit le programme informatique connu sous le nom de Matrice aux hommes qui y sont connectés pour les garder sous contrôle total.

On a donc là l’incarnation parfaite de l’ambiguïté intrinsèque de la relation Homme-Robot, dans un film qui pousse le concept à son extrême, nous offrant la vision d’horreur d’une Humanité (autrefois servie) non pas décimée, ce qui finalement serait une sorte de libération, mais réduite en esclavage par la machine, exploitée dans ce qui la constitue véritablement, à savoir ses capacités cognitives et psychologiques, par des robots adoptant le double visage de l’efficacité mécanique et de la sympathie anthropomorphique. Ce faisant, les robots n’adoptent pas forcément les caractéristiques émotionnelles humaines comme on peut le voir dans d’autres films. Les robots ne connaissent pas l’amour, ni la peur, ni l’indécision. Ils ne répondent qu’à la fonction primaire de survie et de domination. C’est ce caractère parfait, trop parfait, trop logique, qui empêche les machines de produire dans les premiers temps le miroir de la Matrice assimilable par les hommes qu’elles exploitent. L’introduction, dans sa programmation même, de caractéristiques humaines d’imperfection et d’illogisme qui lui manquent et qu’elle n’aurait pu développer, assure ensuite la crédibilité de la Matrice, et par là son emprise totale sur l’Humanité.

Les robots d’aujourd’hui sont répartis à ces deux extrémités « matriciennes » : ils sont efficaces, industriels, mais pas du tout sympathiques à regarder (du moins pour le commun des mortels), ou alors ils sont très humanoïdes, parfois trop, mais leur efficacité utilitaire est limitée. Mais Matrix les a rassemblé en un seul tout, un tout d’une puissance et d’une domination sans partage, qui repose sur le réalisme mécanique régnant sur le monde réel et dévasté, et une représentation fantasmée du robot humanoïde garantissant la stabilité dans le monde virtuel de la Matrice.