Nous vivons probablement l'age d'or de l'aviation, du moins commerciale. Je parle ici d'age d'or en terme commercial donc, car pour beaucoup le véritable Age d'Or de l'Aviation est du passé, et avait comme acteurs principaux des Lindberg, Mermoz, Batten, Turcat ou Yeager, et comme montures des hydravions géants, des Lockheed 12 ou Constellation, des Concorde ou des P-38 Lightning... Non, ici je fais référence à l'aviation de masse, l'aviation proposée parfois à un tarif dérisoire, l'aviation dans ce qu'elle a de moins romantique probablement. Son véritable début date de la mise en service du Boeing B747, fin des années 60, juste avant le premier crack pétrolier. Boeing vendait dès lors au monde entier le rêve du voyage facile, confortable et abordable. Et c'est vrai, et pratiquement 40 ans plus tard, nous n'avons jamais autant voyagé en avion qu'aujourd'hui. Mais le nouveau né d'Airbus, l'A380 est très probablement le dernier de son genre, le dernier quadriréacteur assurément, et le dernier gros porteur.

Airbus et Boeing préparent le futur en concevant les remplaçants des B777 et A330, biréacteurs long-courriers aujourd'hui emblématiques du succès de la formule à deux réacteurs et bi-couloirs. Ils préparent aussi les remplaçant des A320 et B737, court/moyen-courriers best-sellers de chacun des avionneurs. Ceux-ci devront, à l'horizon 2015-2020, proposer aux passagers le vaisseau aérien au top des innovations et le moins gourmand en carburant. Et ce dernier point sera crucial. Alors que le prix du baril de pétrole a pour la première fois dépassé le seuil des 100$, la part du carburant dans la facture d'exploitation d'un avion est de plus en plus forte, forçant les compagnies à renouveler plus rapidement que prévu leur flotte en visant des appareils plus récents et donc à la consommation moindre. A l'extrême ou presque, certaines compagnies régionales délaissent les petits jets pourtant en plein boom dans les années 90 au profil d'appareils à turbopropulseurs tels l'ATR. Les ventes de ces appareils, pratiquement moribonds il y a 5 ans, se sont en effet envolées ces dernières années. Car là encore, ils proposent un service quasi-équivalent pour une consommation de carburant moindre...

On le voit, le pétrole dans l'aviation plus encore que dans les autres moyens de transports, sera le nerf de la guerre. Pour la simple et bonne raison qu'aujourd'hui, et pour longtemps encore, il n'y a aucune alternative raisonnable au kérosène pour faire marcher les réacteurs de ces engins. On parle d'hydrogène. Fausse bonne idée, le fait de transporter, à basse température et sous pression, des tonnes d'hydrogène liquide au-dessus de nos têtes est assez craignos, sans parler de l'impact sur la masse de l'avion de ces réservoirs forcément renforcés. La rentabilité d'un tel montage serait assez réduite. Sans parler du coût de fabrication de cet hydrogène liquide, de sa distribution... On parle de bio-carburants. Autre fausse bonne idée car si les études montrent que convertir tous les champs disponibles dans le paysage agricole en champs à bio-carburants ne suffirait même pas à couvrir la consommation des seules automobiles, comment imaginer qu'on arrivera à alimenter les réacteurs d'avions qui restent tout de même de gros gloutons. Sans parler des rendements catastrophiques des bio-carburants à base de maïs. Un récent article de National Geographic indique qu'il faut consommer 1litre de carburant fossile pour produire 1.3litres de bio-carburant à partir de maïs. Ridicule! Or le plus fort c'est que les Etats-Unis développent massivement ce genre de production, et clament leur nouvel -et hypocrite- esprit écolo... On parle d'électricité? Même si effectivement, des recherches et des développements en cours vont dans ce sens, et même si en décembre dernier, le premier avion électrique à fait son premier vol, en France, on parle ici que d'aviation générale, c'est-à-dire l'aviation de loisir, les "petits zavions" pour les néophytes. Imaginons cinq minutes un A320 (je n'ose le faire pour un A380), avec ses tonnes de batteries -dangereuses et polluantes qui plus est- et ses petits moteurs électriques s'arracher du sol avec ses... 5 passagers. Oui parce que toute la masse marchande a été réduite pour loger les batteries! Non. On parle de... bah on parle de plus rien, restons raisonnables!

Le kérosène à partir de pétrole est ce qu'il y a de plus énergétique pour le prix le plus bas. C'est ce qui a permis à l'aviation de décoller commercialement. Depuis son invention, on n'a cessé de chercher à réduire la consommation pour améliorer la rentabilité. Et aujourd'hui plus que jamais. On voit déjà l'impact du baril à 100$ puisque les grandes compagnies aériennes augmentent le prix des billets pour compenser. Mais projetons-nous dans 20 ou 40 ans. D'ici là, on imagine que le ciel sera chargé d'A380, d'A320NG et de New-B737. Les avions d'affaires auront vu leur nombre multiplié (il y a en 2007 autant d'avions d'affaires dans le monde que d'avions de ligne). La Chine et l'Inde seront rentrés sur le marché des avionneurs en ayant savamment copié et utilisé le savoir-faire et les transferts de technologies européens et américains (du nord ou du sud) et auront mis en l'air plusieurs centaines d'appareils... Mais en même temps le prix du baril de brut aura considérablement augmenté. Ceci sous l'effet de deux mouvements combinés dessinés de nos jours, à savoir l'augmentation considérable de la demande par l'éveil économico-industriel de la Chine et de l'Inde, et la raréfaction des gisements "faciles". S'ajoute à cela que les gouvernements des pays développés auront sensiblement relevé leurs taxes sur les produits pétroliers pour en dissuader l'utilisation et pour financer le développement des énergies renouvelables, poussés par le sentiment écologique grandissant. Dans cette situation, le transport aérien se voit fortement impacté par des couts de carburant devenus insoutenables. Des compagnies, parmi les plus prestigieuses, n'auront pas pu supporter la pression économique et auront disparu. Les survivantes se seront entre-absorbées et il ne restera au monde qu'une poignée de méga-compagnies aériennes assez puissantes pour imposer un tant soit peu des tarifs du baril "raisonnables", ou tout du moins ralentir la hausse... Et ces méga-compagnies pratiqueront le prix du billet à sa juste valeur, c'est-à-dire celle qui permet le juste paiement du pétrole et la rentabilité. Autant dire que seuls les plus riches pourront dès lors s'offrir un Paris-San-Francisco ou un Tokyo-Dubaï. Et la boucle est bouclée, retour à la case départ, on revient à l'Age d'Or des hydravions, des Clippers, des Boeing 314 et autre Shorts Sunderland, navires-volants luxueux réservés à une clientèle riche et élégante... C'en sera la fin du transport aérien de masse. Les flottes du monde entier seront mises à la casse, ne subsisteront que quelques centaines d'appareils qui renverront l'A380 de Singapore Airlines, pourtant présenté comme le summum du luxe aérien en 2007, aux confins de l'archétype de la bétaillère de l'age d'or de l'avion-pour-tous...

Le nerf de la guerre. Justement, j'employais cette expression toute faite plus haut à dessein. Car jusque là je n'ai parlé que d'aviation commerciale. L'aviation militaire est également dans le même genre de problématique. Aujourd'hui, pour d'évidentes raisons de poids, mais également de performances, on n'imagine pas un Rafale électrique ou un Typhoon au gaz. Le kérosène qui alimente les moteurs hyper-gloutons de ces merveilles de technologie qui nous font, aujourd'hui, rêver par leurs évolutions et nous déplacer de meetings en meetings, sera un bien stratégique. Les armées du monde constitueront des stocks phénoménaux de pétrole pour s'assurer une indépendance énergétique garantissant leur réactivité et leur indépendance militaire et donc politique. Car se passer d'aviation militaire sur les terrains d'opérations est aujourd'hui difficilement concevable, à moins de retourner à l'age de pierre et de se battre à coup de chars (électriques?) et de fantassins, et ce faisant s'autorisant des pertes humaines alliées jugées amorales depuis la Guerre du Golfe. Il faudrait à ce stade évoquer plus en longueur le futur possible de la guerre, avec ses développements vers des affrontements de machines et de drones, mais le temps me manquera. Pour rester donc dans le domaine qui nous intéresse, cette dimension stratégique du pétrole, qu'il a déjà depuis les années 1990 mais qui sera bien plus fort dans les décennies à venir, aura pour conséquence d'encore faire monter le prix du baril. L'aviation commerciale en pâtira et les gouvernements auront à choisir entre garantir la sécurité de leurs citoyens face à des ennemis toujours possibles et la liberté de voyager par avion. Le choix, on le voit simplement en listant le nombre de lois liberticides votées aux Etats-Unis au nom de la sécurité nationale et de la lutte contre le terrorisme, ce choix sera vite fait.

Aujourd'hui, en cette fin de première décennie du XXIème siècle, il nous est donné de vivre probablement un moment charnière. Nous voyons le monde changer profondément. Son climat forcément, ses relations, ses acteurs principaux, ses préoccupations. Plus modestement, nous voyons changer, et nous devrions changer nos habitudes. Et dans notre passion de l'Aviation, nous voyons également les premiers signes du changement. Autant il est toujours possible d'aller à un meeting aérien pour voir un Mirage 2000, un Tornado ou un F-16 déchirer le ciel du rugissement de la post-combustion kérosènophage de son (ses) réacteur(s), autant certains vieux avions avec de bons vieux moteurs à pistons ne peuvent plus être mis en vol du fait du coût grandissant des assurances et du carburant. Qu'en sera-t-il demain? Je peux craindre que de plus en plus de particuliers, de civils propriétaires de ce genre de fabuleuses machines du passé ne puissent plus supporter ces coûts (ou du moins se les faire payer par des organisateurs de meetings qui ne pourront pratiquer des billets d'entrée à 100€) et jettent tout simplement l'éponge. Un temps un autre se chargera de racheter la machine en question et la fera (re)voler... le temps de dilapider sa fortune en fumées bleutées s'échappant de ces musicales pipes d'échappement... Jusqu'à ce que dans le meilleur des cas la machine rejoigne un musée...

Ce constat peut sembler pessimiste, mais l'est-il vraiment? Le temps du pétrole pas cher semble révolu. Ca nous affecte tous les jours dans nos déplacements, un plein d'essence aujourd'hui valant presque deux d'il y a pas si longtemps. Entre-temps, perso, j'ai pas multiplié mon salaire par deux, soit dit en passant! Et ce sera très certainement pire demain. Alors profitons encore peut-être un peu de ce qu'on peut voir aujourd'hui, de ces merveilleuses mélodies de moteurs en étoile, et nous raconterons à nos enfants ou petits-enfants ou arrière-petits-enfants, en tournant les pages de l'album photo de nos années d'insouciance, ce que c'était l'Aviation et son rêve au début du siècle...